Interview de Xavier LANCEL, rédacteur en chef de Scarce

Publié le par Julien P.

Aujourd'hui je vous propose une nouvelle rubrique qui est amenée à devenir régulière : l'interview d'un acteur de la "sphère geek" qui fait bouger les choses à sa façon. Pour cette grande première entre geeks a obtenu l'exclusivité de rencontrer Xavier LANCEL pour lui poser quelques questions.

 

Xavier LANCEL est un passionné de comics et de culture geek en règle générale, bien connu pour avoir animer les discussions sur Buzz Comics sous le pseudo d'XXL et pour être devenu il y a un an le nouveau rédacteur en chef du magazine comic Scarce.

 

 




Bonjour Xavier. Tout d'abord peux-tu nous retracer  ton parcours chez Scarce ?

 

J’ai découvert la revue, dont j’ignorais jusqu’alors l’existence, au  n°36 en 1993, à une époque où je ne lisais plus de comics, dégoûté par l’orientation du mainstream des années 90. Je me suis abonné à partir du n°49, j’ai récupéré d’anciens numéros et en 1998, je me suis soudain intéressé à la V.O, voulant savoir comment se finissait certaines séries  interrompues en V.F. que j’avais suivi (Rom, Power Pack, Alpha flight…). Par la même occasion, j’ai commencé à m’intéresser à la production du moment, et à acheter de plus en plus de titres : j’étais à nouveau accroc ! J’ai vite proposé mes services à Scarce en 1999, sous la forme d’un article sur Alpha Flight Vol.2 et l’événement DC One Million pour Scarce 55. On me sollicita pour participer à un dossier, j’eu de nouvelles idées d’articles et je devins très vite un rédacteur régulier.

 

La couverture de Scarce 36, premier numéro lu par Xavier LANCEL qui a relancé l'étincelle

 

Les années passant, je me mis à participer de plus en plus activement au fanzine, en écrivant le Ghost Reader, des éditos, en tenant des stands Scarce, jusqu’au jour où Olivier THIERRY (alors rédacteur en chef de Scarce) me proposa la présidence de l’Association SAGA, qui édite Scarce. Il s’agissait plus d’une formalité administrative qu’autre chose, mais cela éveilla mon intérêt et, devant  la périodicité de plus en plus réduite et aléatoire de la revue, j’ai proposé à Olivier THIERRY à l’été 2008 de reprendre les rênes de la revue, avec Philippe CORDIER (qui officiait lui aussi déja dans la revue en tant que rédacteur depuis quelques numéros). Olivier accepta et commença alors une longue période de préparation et de réflexion qui aboutit à la sortie du n°71 pile pour le festival d’Angoulême 2009. Frédéric LEVERT rejoignit notre équipe en tant que nouveau maquettiste et depuis, nous travaillons ardemment pour refaire connaître la revue, la distribuer, l’améliorer, et produire les différents outils qui nous permettront d’arriver à nos objectifs.

 

Je vois. Mais pourquoi cette envie de participer à un fanzine comic ?

 

C’est un peu un engrenage. Je n’ai pas à proprement parler eu envie de participer au fanzine quand j’ai proposé mes premiers articles. J’avais juste envie de faire connaître quelque chose, de communiquer mon enthousiasme pour certaines séries ou auteurs. Puis on y prend goût et on se dit qu’on devrait absolument écrire aussi sur telle chose, puis telle autre…

Pourquoi avoir repris en main la revue ? Tout simplement parce que je veux qu’elle ne disparaisse pas, sa longévité est exceptionnelle (NDLR : 72 numéros au compteur) et je pense que toutes les personnes qui y ont participé à un moment ou à un autre peuvent être fier d’avoir communiqué sur une passion qui reste quand même très minoritaire.

Sinon, pour l’anecdote, j’ai participé à un autre fanzine juste avant ça, le PC Engine Fan (ou quelque chose approchant), qui était un fanzine lyonnais consacré aux jeux de l’excellente gamme PC Engine de NEC. Mais cette expérience fut courte.

 

Je profite de l'occasion pour te demander comment fonctionne  Scarce ? Ça demande beaucoup de travail personnel je suppose, surtout maintenant que tu es rédacteur en chef ? Peux-tu nous retracer le processus de création de Scarce ?

 

Actuellement, Scarce fonctionne encore d’une manière qui ne me donne pas entière satisfaction mais on progresse petit à petit. Globalement, Philippe et moi nous lançons des idées de dossier, que nous testons auprès des rédacteurs par mail, avec plus ou moins de succès. Puis, une fois recueillis les souhaits de certains rédacteurs d’écrire sur tel ou tel sujet, sollicité ou pas, on élabore un chemin de fer pour le numéro à venir, avec pour chaque article ou rubrique une place allouée, extensible. On donne une date limite à nos rédacteurs, souvent utopique, on ramasse les copies, on relit, on cherche de l’iconographie, on corrige l’espace alloué, on fait passer au maquettiste à qui on fait des propositions de mise en page puis on corrige l’épreuve du maquettiste, on effectue les derniers ajustements, on remplit les blancs, on fait tirer une épreuve par l’imprimeur que l’on corrige puis on lance l’impression, on prépare les envois, on contacte les boutiques, on récupère les exemplaires et on les envoie aux abonnés, aux contributeurs et au service de presse.

Bien sur, il y plein d’autres choses à faire, mais globalement, ce même schéma se répète tous les 3-4 mois. Et je n’ai pas évoqué la promotion,  le contact avec les auteurs, la vente d’espace publicitaire, la gestion des finances…

Ça demande une somme de travail personnel et collectif colossale. Il y a toujours un truc à faire ! En fait, être rédac chef et président de l’association, c’est un peu s’occuper de tout par défaut, en espérant trouver quelqu’un qui un jour te déchargera un peu : la rédaction d’articles en dernière minute, de chapeaux, de réponse au courrier, la correction, l’envoi, l’achat des fournitures, la diffusion en boutique, les relances, la recherche d’outils promotionnels qui coûtent pas cher, la tenue du blog, du forum, du profil Facebook, des finances, la réalisation de base de données, l’inventaire, l’organisation de stands…

 

Quelle somme de travail impressionnante en effet! Toutefois ce qui est formidable avec le magazine c’est qu’il n’est réalisé que par des fans – d’où le titre de fanzine - n’ayant aucune formation journalistique (à l’exception de Jean-Paul JENNEQUIN il me semble). Et pourtant Scarce fait très professionnel. Quel est votre secret à tous ?

 

Qui d’autre qu’un fan pourrait disserter sur les différents costumes de The Wasp au fil des ans ? Nous n’avons pas de formation journalistique et je ne crois pas que ce que nous écrivions s’apparente à du journalisme pur et dur (mais rien de ce qui est produit aujourd’hui ne l’est vraiment non plus). Si on fait professionnel, c’est principalement dû à deux qualités que l’on demande à nos rédacteurs :

- Avoir une bonne expression : Scarce est une revue d’opinions, de choix. Notre sommaire n’est pas dicté par l’actualité mais par l’intérêt de nos rédacteurs pour un sujet et leur capacité à en parler en se faisant comprendre. C’est déjà pas rien, quand on voit le nombre de blogs ou sites qui n’arrivent pas à aligner deux mots de français.

- Être érudit dans son domaine : ce qu’on demande à nos rédacteurs, c’est de savoir de quoi ils parlent. Inutile de nous pondre un sujet sur une série ou auteur que vous n’avez pas lu ou suivi. Le public de Scarce est composé pour beaucoup de geek comics qui vous attendent au tournant si vous écrivez que Peter Parker s’est fait piquer par une araignée radio-active à la main gauche plutôt qu’à la main droite ! Il ne s’agit pas tant de tout connaître, mais d’avoir des îlots de connaissance très précis. C’est la réunion de ces ilôts de connaissance qui forme la richesse de Scarce et de ses sujets.

 Donc aucun secret, juste une passion. Nombre de fans, pour peu qu’ils s’expriment correctement, seraient capables d’écrire dans Scarce.


Je profite de l'occasion pour te poser une question à laquelle personne ne donne jamais de réponse claire :  A combien d’exemplaires se vend le fanzine ?

 

Actuellement, c’est un peu difficile à chiffrer car on a pas encore les retombées des ventes en magasin du n°72, qui a été notre premier numéro auto-diffusé,  ni les retombées d’une campagne d’information qui a lieu ce mois (l’envoi de 400 couvertures gratuites à des lecteurs potentiels). Je peux néanmoins te dire que l’on a récupéré Scarce dans un piteux état niveau ventes. Malheureusement, les années de parution erratiques, le manque de suivi des commandes et réclamations (dû à un manque de temps), la désaffection des boutiques (qui ont peu apprécié le n°68 spécial jeunes auteurs), ont ramené Scarce à un nombre d’abonnés qui devait grosso-modo être celui de ses débuts. La situation s’est vite améliorée, mais on part de tellement bas, et notre objectif est si ambitieux qu’on en est encore qu’à mi-chemin. Grâce à la parution des n°71 et n°72, on a augmenté notre nombre d’abonnés de plus de  50%. Notre objectif est simple : atteindre un seuil d’abonnés tel que, rien qu’en  comptant sur les réabonnements, on puisse financer le numéro suivant. Puisque nous sommes trimestriel, ça signifie avoir un nombre d’abonnés équivalent à quatre fois le nombre d’abonnements nécessaires pour financer un numéro.

 

On sait que par le passé Scarce a participé à la découverte de nouveaux talents (comme Denis BAJRAM ou Mathieu LAUFFRAY). D’après toi y-a-t-il un dessinateur actuellement à suivre dans les pages de Scarce ?

 

J’avoue avoir toujours trouvé un peu présomptueux cette affirmation comme quoi Scarce a participé à la découverte de nouveaux talents. Si ces personnes ont réussi, c’est parce qu’elles sont douées et qu’elles ont su se vendre ou vendre leurs idées, certainement pas parce qu’elles ont signé la couverture d’un fanzine sur les comics qui a pu éventuellement publier une de leurs bd amateurs. Maintenant, que cela ai pu infiniment jouer en leur faveur, je veux bien mais restons modérés. Ce qui ne veut pas dire que nous n’avons pas dans nos collaborateurs actuels des dessinateurs qui mériteraient plus d’attention. En dehors de Sylvain DELZANT et de Cyrille MUNARO qui ne sont plus vraiment des amateurs, nous avons une gemme cachée chez nous en la personne de notre maquettiste, Frédéric LEVERT.  On commence à publier quelques uns de ses dessins, mais on se trouve face à un problème car ceux-ci ne prennent souvent toute leur dimension qu’en couleurs !  Frédéric a en effet une palette  et une façon de l’utiliser très personnelle, qui donne tout de suite une touche émotionnelle à un dessin qui a l’extrême mérite d’être épuré. Je ne désespère pas un jour prochain de lui faire signer une couverture, mais il va falloir faire vite car il commence à être sollicité, notamment dans le domaine de l’illustration.

 

Maintenant que les choses se mettent en place, comment vois-tu l’avenir de Scarce ? Et par extension le tien ?

 

L’avenir de Scarce, c’est je l’espère, d’arriver au moins au niveau de notoriété et de reconnaissance optimum que connaissait la revue il y a plusieurs années, et même au-delà. Cela passe par plusieurs étapes, qui se feront sans doute sur plusieurs années, et qui consistent en gros à mettre en place tout un système d’outils et d’automatismes qui permettent  de gérer sereinement la revue. Cela passe aussi par la reconquête des aides dont profitait la revue et qui ont toutes été perdues par sa parution erratique. Scarce n’ambitionne par contre aucunement de se positionner dans le circuit presse. Nous n’aurions rien à y faire, et cela signerait certainement notre mort à court terme, à tous points de vue.

Mon avenir à Scarce ? Je le vois plus serein qu’actuellement, avec une équipe de rédacteurs plus étendue, et un noyau de collaborateurs avec qui je pourrais me décharger de plusieurs tâches. Je n’ai pas l’intention de partir tant que je n’aurais pas sécurisé l’avenir de Scarce. L’ennui, c’est qu’après tant d’efforts, je n’aurais sans doute pas envie de laisser le bébé à quelqu’un d’autre ! J’aimerais aussi ramener dans notre giron quelqu’uns des premiers collaborateurs de la revue, comme Yvan MARIE et Jean-Paul JENNEQUIN.

 

La double couverture du dernier numéro de Scarce, le 72

 

Tu sais que ce blog est consacré à la culture geek, alors je ne résiste pas à te demander comment tu définirais le terme de « geek » et ce que tu penses de l’ampleur de ce phénomène?

 

Un geek ? Je dirais que c’est quelqu’un qui est particulièrement passionné par un sujet et que curieusement, cette passion l’isole en même temps qu’elle le fait appartenir à une certaine communauté qui revendique les mêmes goûts. Un geek, ça peut être sympa, un nerd, c’est un peu un geek sans espoir de retour, sans intelligence sociale.

Je ne sois pas sur que ce soit un phénomène, c’est juste le développement d’internet qui a, je pense, permis à plein de personnes de se rendre compte qu’elles avaient les mêmes passions honteuses cachées. Et qui maintenant s’exposent au grand jour !

Un bon geek, c’est un geek qui arrive à intéresser une personne extérieure à sa passion (ou ses passions s’il est multi-geek). Forcément, il sera un peu saoulant ou effrayant parfois, mais c’est tellement bon de rencontrer quelqu’un qui développe un goût personnel et une passion pour quelque chose. Le geek, c’est un peu l’ennemi du beauf en fait. Le beauf s’intéresse en fait à tout ce à quoi on s’attend à ce qu’il s’intéresse, et rien d’autre. On ne l’a pas déjà rencontré, qu’on le connaît déjà. Le geek, c’est toujours plus ou moins une découverte, quoique avec cette émergence dont tu parles, et la formation d’une sorte de marché pour geek, on va voir apparaître des sortes de geeks automatiques (dont la passion est devenue banale), des geeks beaufs quoi !

 

Tout à fait d'accord avec toi sur ce triste constat. Sinon quelles sont tes œuvres geeks cultes?

 

Je ne sais pas trop si ce sont des œuvres geeks mais en tout cas je sais que nombre de geeks les ont souvent lus et appréciés : le cycle Fondation d’Isaac ASIMOV, le cycle de Dune de Frank HERBERT, l’œuvre de LOVECRAFT. Niveau cinéma, on a à Lyon un film qui est diffusé sans discontinuer depuis plus de 20 ans : Le Graphique de Boscop, uniquement le Samedi à la séance de minuit du CNP Terreaux. Ca le pose un peu comme film geek, surtout vu son contenu (l’histoire d’une famille de semi-tarés). Niveau jeux vidéos, je trouve absolument charmant tout ce culte autour des vieilles consoles 2D, qui offraient une variété de jeux et de formats inégalés. Tout geek qui se respecte devrait avoir une console Nec chez lui !

 

Va dire ça à la nouvelle génération! Bon on sait que ta spécialité c’est les comics, alors peux-tu nous en parler un peu plus ? Du genre quel est le premier comics que tu aies lu, combien tu en as actuellement, et quels sont ceux que tu suis tous les mois ?

 

Le premier comics en français que j’ai lu, c’était à six ans  et demi, et c’était un Strange  124 qui appartenait à mes frères. Ces lâches ont laissé tomber les comics pour courir après les filles. J’ai décidé de faire de la résistance en poursuivant la tradition d’achat des revues Lug et en zieutant les garçons. Le premier comics en V.O. qui marqua mon retour au comics, ça devait être un Rom, Alpha flight ou Power Pack inédit en français. Actuellement, j’ai beaucoup trop de comics. Je dois en avoir aux alentours de 10 000. Gloups ! Et encore, j’ai revendu toutes mes V.F. pour me consacrer uniquement à la V.O.

Actuellement, je ne suis plus aucun comics. Je fais un break pour plusieurs raisons. Financière tout d’abord : je me refais une santé avant de reprendre, c’est un budget conséquent qui pesait lourd sur mes dépenses. Logistique ensuite : j’avais atteint un point où j’achetais plus de comics par mois que je ne pouvais en lire. Du coup, des piles se formaient et grandissaient et j’en arrivais presque à me forcer à en lire tous les jours pour ne pas être submergé. Troisième raison enfin, qui me semble primordiale quand on est geek dans un domaine : se refaire une virginité, s’accorder une pause, un break, pour reprendre certainement de plus belle (ou pas) après. Pour moi, il est sur que je vais reprendre et  que l’exitation grandissante de retrouver certaines de mes lectures favorites, et d’en découvrir des nouvelles,  ravivera le feu de ma passion. C’est quelque chose que je crois chaque geek devrait faire de temps à autre, mais qui est malheureusement peu développé.

 

 

C'est terrible car j'en suis arrivé un peu au même stade. Mais je pense que je n'arriverais jamais à prendre ta décision, ça serait trop radical!

Quoi qu'il en soit merci beaucoup Xavier. La rencontre était très riche et instructive.

 


Pour retrouver Scarce sur Internet :

- Le blog : link

- La page facebook : link

- Si vous souhaitez contacter la rédaction : scarce@neuf.fr

 


Et je vous laisse en vous rappelant que vous pouvez vous abonnez au magazine pour 25 euros l'année (soit 4 numéros) en envoyant votre chèque à l'Association SAGA, 10 rue Bugeaud, 69006 Lyon

 

Publié dans Interview

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Dissertation Proposal 31/08/2010 14:24


***it's good to see this information in your post, i was looking the same but there was not any proper resource,thanx now i have the link which i was looking for my research.***


xavier lancel 03/09/2009 22:55

Merci pour cette interview. Les personnes intéressées pour recevoir gratuitement un exemplaire de notre derniére couverture (ou en faire profiter un ou une ami(e)) peuvent me laisser leur adresse par mail.
En cliquant sur mon nom, vous atterrirez sur mon blogs consacré aux torses masculins dans les comics (si, si, vous avez bien lu!)

scarletneedle 03/09/2009 17:26

Toujours classe à lire le XXL!